Rivalité informationnelle sur fond de Ed-Tech des GAFAM à propos de la santé mentale des jeunes

Le confinement dû à la pandémie de la covid19 a poussé les Français à la sédentarisation et à grandement favorisé l'usage du numérique dans la vie personnelle comme professionnelle. Depuis cette période une diminution du temps passé en extérieur et un accroissement du temps passé sur un écran. Cela est particulièrement marqué chez les enfants. En 2021, les enfants de 3 à 10 ans passent en moyenne 2 h 14 par jour devant les écrans. Par comparaison avec 2019, cela représente 20 minutes de plus.

 

 

Dans la publication d'un baromètre commandé auprès de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives, le gouvernement fait état à demi-mot de "comportements potentiellement problématiques se rapprochant des conduites dites addictives"

Ce rapport relate tout de même la problématique de ces usages qui fait aujourd’hui l’objet d’un consensus scientifique.  Les conséquences peuvent se traduire par des effets délétères à plusieurs niveaux que ce soit physiologique, psychologique et psychique, sur le bien-être et la qualité de vie et enfin la cognition des individus.

Le 1 Mai 2024, dans un rapport intitulé "Enfant et écrans, à la recherche du temps perdu", le Président de la République recevait les conclusions de la commission d'expert qui avait pour but d’évaluer l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans. Il a donné un mois au gouvernement pour examiner ses recommandations et les traduire en actions. Dans le préambule du rapport, la Commission met en évidence des stratégies de captation de l’attention des enfants, où tous les biais cognitifs sont utilisés pour enfermer les enfants sur leurs écrans, les contrôler, les réengager, les monétiser.

C'est ce que le sociologue Herbet Simon définit comme l'économie de l'attention. Le delta entre la grande quantité d'information pertinente et nos capacités attentionnelles définissent une nouvelle rareté : l'attention. Il note que ce qui change particulièrement de nos jours c'est que cette économie n'a pas de frontière et qu'elle voit son influence augmenter fortement depuis les derniers développements technologiques. Franco Barardi, philosophe et médiactiviste qualifie même cette situation de "neurototalitarisme".

Les plateformes numériques et plus particulièrement les GAFAM sont fondées sur modèle économique reposant sur la captation de l’attention des utilisateurs à des fins de valorisation pécuniaire. Elles agissent en intermédiaire entre les utilisateurs et annonceurs. Le but de ces plateformes est de garder les utilisateurs sur leur interface pour engranger des revenus. Ces acteurs excellent d'imagination pour mettre un ensemble de dispositifs afin d’extraire une valeur marchande à partir de la captation de l’attention des utilisateurs.Cependant, et ce malgré les bonnes volontés, des résultats de recherches mettent en évidence : 

- les fakes news sont plus virales. Une étude publiée en 2018 par des chercheurs du MIT sur les contenus de Twitter entre 2006 et 2017 conclu que “les fausses informations se diffusent significativement plus loin, plus rapidement, plus profondément et plus largement que la vérité dans toutes les catégories d’informations".

- les réactions sont plus fortes avec du contenu négatif. Dans son ouvrage Toxic Data, David Chavalarias explique ce phénomène par la conjonction du biais de confirmation et du biais de négativité : les utilisateurs préfèrent être confrontés à des contenus qui confirment leurs opinions et sont davantage marqués par les contenus négatifs que par les contenus positifs.

Ces questionnements entre potentiel économique et résultat scientifique mettent en évidence un enjeu de guerre de l'attention sur fond pécuniers car l’économie de l’attention génère 4,3 milliards €/an en France via publicité ciblée jeunesse. Cela se joue entre les acteurs pro-tech qui souhaitent développer les écrans jusque dans les écoles primaires contre les raisonnés qui prônent un usage modéré quel que soit son utilisation. Quand l'un fait la promotion des technologies éducatives et luttent contre l'exclusion numérique en affirmant qu'elles viendront contrebalancer les facteurs d'inégalité sociale d'autres mettent en avant les risques qui touchent les fondements même de notre cognition et donc à fortiori notre société, notre civilisation, et peut-être même notre humanité.

 

Rappel de la règlementation sur les écrans en France : 

Depuis le 13 juillet 2024, tous les appareils connectés à Internet commercialisés en France doivent proposer une fonctionnalité de contrôle parental. Cette mesure, découlant de la loi du 2 mars 2022, dite loi Studer, vise à protéger les mineurs de l'exposition aux écrans en permettant aux parents de restreindre l'accès à certains contenus inappropriés. 

Depuis la rentrée scolaire de septembre 2024, une expérimentation intitulée "pause numérique" a été mise en place dans près de 200 collèges français. Cette initiative interdit totalement l'utilisation des téléphones portables au sein des établissements, obligeant les élèves à déposer leurs appareils à l'entrée et à les récupérer en fin de journée. L'objectif est d'améliorer le climat scolaire et les résultats académiques en réduisant les distractions et le harcèlement liés à l'usage des téléphones. 

Le Code du travail français encadre l'utilisation des écrans dans le milieu professionnel. Les articles R. 4542-1 à R. 4542-19 fixent des règles pour prévenir les risques liés au travail sur des postes munis d'écrans, notamment en ce qui concerne l'ergonomie, l'organisation du temps de travail et les pauses nécessaires pour réduire la fatigue visuelle et mentale. 

 

Les parties prenantes

Echiquier

 

Encerclement cognitif au profit des nouvelles technologies sur fond de Ed-tech

En France, à la fin de l'année 2022, l'observatoire des multinationales publie un rapport décrivant les méthodes d'influences et les différents moyens de pressions exercés dans le pays par les GAFAM : dépenses de lobbying multipliés par trois en quatre ans, opacité sur les rencontres entre les représentants politiques et les GAFAM, recrutement de dizaines d’anciens hauts fonctionnaires et responsables d’autorités de régulation ou encore le développement de partenariats avec des groupes de réflexion, de grandes écoles et des médias.

Selon le professeur de droit Frank Pasquale, la plupart des GAFAM remplacent « la logique de la souveraineté territoriale par une souveraineté fonctionnelle » où la société est de moins en moins guidée par la démocratie mais de plus en plus par les entreprises privées

Un rapport d’octobre 2024 de la Banque des territoires met en avant les avantages et les barrières pour le développement de la EDtech en France. Ce rapport vise à embarquer l’ensemble des parties prenantes pour construire le succès de la filière. Il est préconisé d’accompagner les professeurs pour soutenir l’adoption des usages et de mettre en place un pilotage interministériel au service du développement du numérique éducatif.

Les budgets alloués au numérique éducatif à partir des années 2010 ont été essentiellement fléchés vers le déploiement d’un socle numérique dans les écoles, permettant à ce jour de disposer d’équipements certes mais de manière hétérogène selon les territoires.

En 2020, dans le contexte de crise sanitaire, l’Education nationale lance les territoires numériques éducatifs, avec l’objectif d’expérimenter à grande échelle, la continuité pédagogique et de réduire la fracture numérique dans les territoires choisis.

Microsoft à signé en 2023 un accord de 13M€ avec l’Éducation nationale en 2023 pour des outils pédagogiques numériques, renforçant encore la présence des écrans et leur acculturation dans les écoles. La société renforce ses partenariat avec le programme "Jeunes citoyens du numérique" via Unis-Cité qui forme à l'intelligence artificielle dans les collèges tout en organisant de campagne de médiatisation à destination des jeunes. 

Facebook passe également à l'offensive avec une campagne de sensibilisation aux "usages positifs" des réseaux sociaux en milieu scolaire et en signant également un partenariat avec pôle emploi pour former 50 000 demandeurs d'emploi au numérique.

 

 

Au cours des derniers mois de 2024, les campagnes des géants de l’industrie numérique éducationnelle ont agi sur les réseaux en faisant à la fois la promotion des ordinateurs pour enfants lors des périodes de Noël, et mettant en avant les personnalités de la Ed-Tech comme la fondatrice de Nomad Education. Lauréate de la French Tech 2025, cette start-up dans le secteur de l’éducation fait la promotion de l’apprentissage numérique. Les géants du numériques ne manquent pas d’imagination pour pénétrer les marchés en France et continuer d’infuser leur soft power. On parle maintenant d’apprentissage durable grâce aux technologies.

 

Réponse offensive de la part de la France

Le pic d’intérêt public en France concernant l’impact des écrans sur la santé mentale s’est produit entre novembre 2024 et février 2025. Ce moment a été marqué par une conjonction de facteurs : annonces politiques, études scientifiques relayées par les médias, campagnes de sensibilisation sur les réseaux sociaux par les ONG, et débats publics. Cette période reflète une prise de conscience collective alimentée par une couverture médiatique dense et une mobilisation politique accrue. 

Cet intérêt progressif résulte d'une prise de conscience post pandémique lorsque l’augmentation drastique du temps d’écran pendant le confinement a suscité des inquiétudes. En Mars 2022 la fondation Ramsay Santé organisait un événement sous le haut patronage du Ministère de la Santé pour alerter sur l’usage excessif des écrans chez les jeunes

Quand fin 2022 une étude menée par Ipsos intitulée "Les adolescents face au monde : le mal-être et la détresse s'amplifient", commandée par l'association "Notre Avenir à Tous", trouve un relai chez les médias français, établissant un lien entre temps d’écran élevé et troubles anxieux ou dépressifs chez les adolescents.

La période de début 2024 a également été active en termes de publication sur le sujet. Cette période met en avant un intérêt croissant des politiques pour la préservation de la santé mentale des Français. Les dangers des réseaux sociaux pour les jeunes s'invitent au Sénat avec une attention particulière portée à TikTok et ses effets addictifs

Dans la foulée en avril 2024, c'est le rapport commandé par Emmanuel Macron intitulé « Enfants et écrans, à la recherche du temps perdu », qui a alerté sur la marchandisation de l’attention infantile et proposé des régulations strictes

La caisse de résonnance médiatique à fait son effet et les médias ont relayé massivement les conclusions du rapport présidentiel, notamment sur la nécessité d’interdire certains services numériques conçus pour être addictifs.

Fin 2024 jusqu'à début 2025, on note une intensification des débats publics pour donner suite à l'annonce du gouvernement français de l’ajout de pages dédiées aux risques liés aux écrans dans le carnet de santé des enfants, à partir du 1er janvier 2025. En janvier 2025, la mise en place d'une nouvelle régulation remet les sujets sur le devant de la scène. C'est l’interdiction étendue des téléphones portables dans les écoles, y compris au lycée, accompagnée d’une campagne de sensibilisation.

 

Louis-Arnaud Motte (MSIE 45 de l’EGE)