Internet, outil de puissance géopolitique? l’expertise de l’EGE sur les enjeux du cyber espace

dimanche, 14 mai 2017,

Internet, outil de puissance géopolitique? l’expertise de l’EGE sur les enjeux du cyber espace

Internet, outil de puissance géopolitique? Suite aux dernières cyberattaques qui ont touché plusieurs pays, à relire l’analyse de Christian Harbulot, directeur de l’Ecole de Guerre Economique et enseignant au sein de la nouvelle formation "Management des Risques, Sûreté Internationale et Cybersécurité MRSIC" pour mieux comprendre les enjeux du cyberespace.

Souvent vu comme un monde exempt de frontières, l’espace virtuel constitué par internet a pourtant été traversé très rapidement par des enjeux stratégiques, économiques et politiques, qui constituent autant de facteurs de tension entre les grandes puissances mondiales.

L’émergence du monde immatériel a concentré l’attention sur l’innovation et les capacités offertes par les technologies de l’information. Ce « second monde », symbolisé par internet, est vu jusqu’à présent comme une source d’opportunités et de créativité. Est-il si différent du monde matériel qui est le produit de la recherche pacifique du progrès humain mais aussi le résultat des dynamiques conflictuelles de différentes natures (géopolitique, géoéconomique, religieuse, culturelle) ? Dans ce « premier monde », la différence dans le jeu des acteurs s’exprime à travers la capacité à penser l’accroissement de la puissance. La définition des objectifs de conquête maritime ou terrestre en est l’expression la plus concrète.
 
Le monde immatériel est-il appelé à suivre une évolution comparable ? Plusieurs facteurs semblent le démontrer. La vision apaisée d’un internet mondialiste en anglais est en train de se dissiper sous l’effet des politiques menées par des pays qui affirment leur prétention à sauvegarder leur souveraineté.
La Chine et la Russie ont créé des frontières linguistiques en inventant l'internet en langue locale (chinois, russe). Dans ce nouvel espace d’expression, la question du contrôle et de la surveillance du contenu circulant « dans les tuyaux » est très vite devenue un sujet de démarcation entre les partisans de la liberté absolue et les défenseurs d’une censure d’État. Les régimes totalitaires ont été les premiers dénoncés. L’affaire Snowden a démontré que certaines démocraties n’étaient pas exemptes de critiques sur ce sujet très sensible.
 

Internet : une histoire américaine ?

La conquête du monde immatériel est indissociable de son processus de création. Il ressort de ce principe élémentaire une grille de lecture qui donne au créateur du réseau un avantage déterminant. La naissance du monde immatériel est attribuée aux États-Unis d'Amérique. Au début des années 1960, la révolution informatique instaure une course à l'innovation technologique quasi permanente. Dans le même temps, les risques d'affrontement nucléaire incitent le département de la Défense américain à trouver des parades pour préserver le fonctionnement des communications militaires. Dans un premier temps, une agence dépendant du Pentagone, la Darpa (Defense Advanced Research Projects Agency) est missionnée pour concevoir un système de communication capable de résister aux effets d'une attaque nucléaire. Cette démarche aboutit en 1968 à la mise en place d’un réseau décentralisé nommé Arpanet. Son principe repose sur l'interconnexion d'un ensemble d'ordinateurs et sur un nouveau mode de transferts de données[+] par commutation de paquets[+].
 
Durant ces années de recherche, des liens sont tissés entre le monde militaire et certaines universités qui vont profiter de ces échanges pour créer l'embryon d'un réseau informatique. D'autres équipes mènent des recherches sur des terrains similaires. En France, la Délégation générale à l'informatique[+] essaie d'imiter la démarche américaine en lançant en 1972 le projet Cyclades. Mais, comme l'explique son initiateur, Louis Pouzin[+], les contradictions franco-françaises aboutiront à l'échec de la création d'un internet français. L’administration des PTT (Postes, télégraphes, téléphones) cherchait à développer la téléphonie par des outils technologiques spécifiques. Les groupes industriels à l'image de la CGE (Compagnie générale d’électricité) d'Ambroise Roux restaient focalisés sur leurs propres intérêts et privilégiaient l'acquisition de matériel américain. Quant aux défenseurs d'une politique de souveraineté, ils étaient accaparés par la modernisation de l'appareil industriel français, dénuée de toute anticipation des futurs enjeux stratégiques du monde immatériel[+].